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Covid-19 : Témoignage d’un urgentiste montpelliérain qui livre son regard sur le virus qui l’a frappé et dont il souffre encore

Riad Jreige, médecin urgentiste au CHU Lapeyronie depuis 13 ans, a été atteint par la Covid 19 dès la première vague en mars dernier. Il a survécu après un mois et demi et demi en réanimation, intubé. Il nous livre son regard sur l’épreuve qu’il a vécue. 

Après 80 jours d’hôpital et 45 jours en réanimation, comment allez-vous aujourd’hui  ?

Je me sens diminué mais je vais beaucoup mieux. Je suis sur une pente ascendante. J’ai une paralysie d’une corde vocale et j’avais à la sortie de l’hôpital une paralysie du bras gauche qui est en train d’être rééduqué avec des résultats probants semaine après semaine.Chaque mois, on me fait une synthèse et je vois l’amélioration de mois en mois. Je suis sorti de l’hôpital le 12 juin et depuis je suis en rééducation avec un orthophoniste, un kiné et ergothérapeute au centre Bourgès à Castelnau.

Quand vous avez été contaminé, le 19 mars, quel regard aviez-vous en tant qu’urgentiste au CHU sur la pandémie ?

Sur le plan organisationnel, ça commençait à changer. On commençait à mettre des tentes à l’extérieur pour ne pas contaminer les urgences. Ces tentes-là c’était le SAS pour ceux qui étaient suspects de Covid. Mais à l’époque on ne pensait pas qu’il y avait des gens asymptomatiques qui pouvaient transmettre le Covid. C’est comme ça que j’ai été contaminé alors que j’étais à Vailhauquès, à la régulation au centre 15. À l’époque le centre 15 n’était pas considéré comme un lieu de contamination parce qu’il n’y avait pas de malade. Donc on n’avait pas de masque. Un médecin à la retraite était venu prêter main-forte, on a parlé et le lendemain il a eu des symptômes. À ce moment-là, il commençait à y avoir autour de moi des cas mais jamais graves. C’est-à-dire qui n’étaient pas hospitalisés. Un collègue à moi qui avait été contaminé une semaine avant moi et pour qui ça se passait comme une grippe. Je me suis dit je vais évoluer de la même façon que lui. Il me disait que j’allais avoir de la fièvre et beaucoup tousser et qu’après ça allait mieux. C’était rassurant. Je n’ai jamais pensé que ça pouvait emprunter un autre chemin que celui-là. Pour nous les cas lourds, ça touchait – c’était une erreur de jugement- les gens qui étaient déjà malades chroniques, diabétiques, cardiaques, insuffisants respiratoires, dialysés, qui avaient un cancer. Je n’avais rien, la seule chose c’était une obésité, mon IMC était entre 30 et 35.

‘ai dit aux collègues du Samu  : « ça ne va pas être les urgences, au moins les soins intensifs »

Imaginiez-vous une dégradation aussi rapide ?

Non. Je pensais être un soignant pas un malade. Je me disais je vais m’en sortir. Jour après jour je me dégradais, je toussais au point de ne plus pouvoir dormir du tout. J’avais de la fièvre à 39,5C°. Ce qui m’a interpellé en tant que clinicien, c’est ma fréquence respiratoire quand j’étais au repos et sans fièvre j’étais au double de ce qu’on a habituellement. C’est un signe de gravité. J’en ai tenu compte.

Ça m’a poussé à appeler mon chef de service, le professeur Mustapha Sebbane. C’est quelqu’un d’extrêmement important pour moi, proche de ma famille alors que j’étais dans le coma. Je lui ai dit que je me sentais de moins en moins bien. Il m’a dit « tu vas entrer à l’hôpital », c’était moins d’une semaine après mon test. Quand la maladie s’aggrave c’est la deuxième semaine. Celui qui passe 15 jours sans être hospitalisé il est sorti d’affaire.

Mes collègues du Samu sont venus, mon chef de service les a prévenus, pour m’emmener aux urgences. Quand on a pris la saturation au doigt, c’était à 80%. La norme c’est au-dessus de 95 %. C’est un signe de gravité supplémentaire.

Je leur ai dit « ça ne va pas être les urgences, au moins les soins intensifs ». À la régulation quand ils ont vu mon bilan, ils ont contacté le professeur Sebbane, ils ont dit c’est la réanimation directement, dans le service du professeur Klouche. Tout le monde était en scaphandre.

J’ai dit à ma femme : « Ne t’inquiète pas, j’en ai pour deux ou trois jours »

D’habitude c’est vous la blouse blanche au contact des patients en urgence vitale. Comment avez-vous vécu votre arrivée en réa ?

J’étais soulagé. Je savais ce qui m’attendait, que j’allais avoir de l’oxygène à très haut débit, mais je ne savais pas que j’allais être intubé d’emblée. Mais à l’époque pour les malades graves du covid c’était ça. J’arriverais aujourd’hui dans les mêmes conditions, j’aurai eu l’opti flow, système de masque à oxygène très haut débit à 60 litres par minutes.

Mais à l’époque, on disait il ne faut pas retarder l’intubation quand il y a besoin, ce qui est vrai. C’est comme ça que je raisonnais comme réanimateur. ça voulait dire respiration artificielle et anesthésie générale. J’étais confiant d’être en réanimation d’emblée, j’allais perdre le moins de temps possible. Si ça s’aggrave c’est là qu’il faut que je sois. C’est le médecin qui raisonne.

J’ai appelé ma femme pour lui dire, je lui ai dit « ne t’inquiète pas, j’en ai pour deux ou trois jours ». Je ne pensais pas plus d’une semaine. Je voulais me rassurer. On ne pouvait pas avoir ce qui allait se passer.

En réa on raisonne minute par minute et quand on entre, il y a une chance sur deux d’en sortir vivant, je le savais. On m’a intubé et après je ne me souviens plus de rien (il a ensuite été placé sous Ecmo, ses poumons ne fonctionnant plus). Sur un plan personnel, soulagé car j’étais dans les mains de Dieu. Je suis croyant et ma femme aussi.

Qu’est ce qui vous a permis de sortir de ces 45 jours de réa ?

Avec le recul je dirai, Dieu mon créateur a permis que je sois malade je ne sais pas pourquoi. Il a mis sur ma route des médecins, des réanimateurs, des gens extrêmement compétents. Après, ça ne m’appartient plus. Je ne savais pas si j’allais m’en sortir ou pas mais dans les deux cas je pense la même chose.

J’étais dans la position la plus terrifiante qui soit, sans pouvoir faire quoi que ce soit. Par contre je peux lutter contre la maladie en étant sûr que Jésus est avec moi, et ça me donne de la force. C’est un sentiment plus fort encore qu’avant, au point que j’ai besoin de le partager avec ceux autour de moi, j’avais le besoin d’annoncer la Résurrection.

« Après mon réveil, j’ai mis du temps à me dire, profite du temps présent »

Comment vous envisagez votre avenir ?

Reprendre l’activité de médecin urgentiste, de clinique, d’échographie dont je suis responsable aux urgences et l’enseignement à la fac. J’apprécie d’être à la maison. Je n’ai plus envie de rentrer dans la logique de manque de personnel, ça vous enlève vos jours de repos, ça veut dire qu’on est en train de surtravailler ce n’est pas bon pour le moral. À un moment donné, ça craque.

Après mon réveil, j’ai mis du temps à me dire, profite du temps présent. C’est peut-être angoissant de penser à l’avenir qui n’est pas forcément rose. Le manque de personnel c’est chronique et les pouvoirs publics ne font rien pour améliorer ça. Tous les gouvernants ne prennent pas conscience de ça et c’est dommage parce que ça met les équipes en difficulté.

Et la cerise sur le gâteau, le service des urgences n’est plus adapté en tant que structure à la fréquentation des malades. Il n’est plus digne d’un CHU. Et on relègue la construction d’un nouveau service dans 15 ans. On est loin du compte.

J’ai constaté cette humanité dont j’ai bénéficié et que les médecins donnaient à chaque patient

Qu’avez-vous appris en tant que soignant dans cette épreuve ? 

J’ai remarqué que les soignants, médecins, aide-soignants, ont une proximité avec le patient incroyable. Dans l’état où j’étais, dépendant pour faire la toilette, manger, marcher, respirer, redevenu un bébé, j’ai constaté cette humanité dont j’ai bénéficié et qu’ils donnaient à chaque patient que je ne voyais pas forcément avant. Parce qu’on a toujours le nez dans le guidon. On n’en tient pas compte dans les calculs que l’on fait. Un soignant en train de rassurer un patient c’est du temps qui n’est pas considéré car il n’y a pas de soin au sens strict.

Je prends l’exemple des urgences, le personnel n’a pas le temps de faire tout ça par manque de personnel. Et ça manque. Les gens quelque part sont maltraités s’ils ne reçoivent pas cette attention-là. Aujourd’hui, du côté du malade, je le vois comme une maltraitance. Moi j’ai vu cette humanité, je peux en témoigner. Moi j’ai pu voir ma femme. J’imagine ceux qui n’ont droit à personne, ils ne peuvent que sombrer dans la dépression et qu’accélérer leur mort. ça a changé pour cette deuxième vague, on en prend conscience mais on est encore loin de ce qu’il faudrait faire. La distanciation sociale c’est horrible comme terme, physique oui, mais là on détruit la société.

Un livre-témoignage en gestation

Le docteur Riad Jreige est âgé de 57 ans marié et père de trois enfants. Médecin généraliste en 1993 à Saint-Jean-de-Védas, il intègre le Samu dans la foulée. Il devient urgentiste hospitalier au CHU en passant le concours en 2007. Déjà auteur d’un livre sur le Liban son pays natal, il vient d’entamer l’écriture d’un livre témoignage sur son épreuve. « Pour parler de mon expérience, dire que notre vie vient de quelque part, qu’il y a un sens à cette vie., c’est un témoignage chrétien. Et c’est aussi un livre pour remercier tous les soignants, du plus grand au plus petit, même les femmes de ménage qui ont un rôle extrêmement important pour faire obstacle au virus. C’est aussi pour remercier tous ceux qui ont prié ou envoyé leurs pensées positives », dit-il. Des soutiens même d’inconnus précieux pour la femme et les proches de l’urgentiste.

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